Work & the City : Pots de départs, anniversaires et team buildings : les rites de passage au travail


Team-buildings, pot de départ et anniversaires : les rites de passage au travail

Cet été, le journal Le Monde a consacré une longue série de témoignages autour des pots de départ. Un professeur salué par une haie d'honneur de 700 élèves, une fiesta improvisée après un licenciement brutal, une factrice remerciée par tout un village : ces histoires touchantes ont inspiré cette newsletter. Qu'on y arrive, qu'on en parte ou qu'on y franchisse les étapes de sa vie : le travail est le théâtre de nombreux rites de passage. Pourquoi certains de ces moments nous bouleversent-ils quand d'autres nous agacent ? En quoi ces cérémonies sont-elles révélatrices de la place du travail dans notre existence ?

Un sujet joyeux pour vous souhaiter une bonne rentrée :)

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Le contrat de travail & le petit déj de bienvenue

L'ethnologue Arnold Van Gennep a décrit en 1909 la mécanique d'un rite de passage : une phase de séparation (on est extrait de son état alors qu'on s'apprête à entrer dans une nouvelle étape), une phase d'entre-deux, celle par exemple dans laquelle on va s'intéresser à son nouveau job sans y être formellement arrivé, puis une phase dans laquelle on est pleinement intégré dans son nouveau statut.

Le pot de départ clôt donc un moment d'inconfort, de zone grise, dans laquelle le salarié est toujours là, mais déjà un peu parti. Un article de la revue Psychologues et psychologie souligne que le pot d'accueil/de départ en entreprise est un rite social, qui complète le rite administratif du contrat de travail.

Être privé de ces rites peut causer des dégâts : dans la foulée de la pandémie, Welcome to the Jungle s'était attardé sur ces salariés privés de célébrations pour cause de mesures sanitaires : entre blessure du manque de reconnaissance et crainte de ne pas avoir été à la hauteur dans son job, l'impasse sur le pot de départ laisse des traces.

Team-buildings et autres rites préfabriqués

Ces rites de passage au pouvoir symbolique, les entreprises tentent de les prendre en main à travers les team-buildings. Répétés une ou deux fois l'an, ils se veulent marquer un temps fort de la vie collective, mettre en scène la progression de l'entreprise, tout en renforçant la cohésion entre collaborateurs et le sentiment d'appartenance. Ils comportent souvent les mêmes ingrédients, mi-sérieux (bilan sur la période écoulée, perspectives à venir), mi-fun (activités variées sans lien avec le travail).

Une étude des chercheurs Tim et al. décrypte les bénéficies pour l'entreprise du fait de participer à des rites/rituels de groupe au travail. D'après eux, un rite au travail se reconnaît à la combinaison d'une dimension physique (gestes spécifiques, engagement du corps), d'une portée psychologique, et d'un caractère commun (les membres du groupe sont engagés dans la même activité). Une activité "ritualisée" sera non seulement vécue comme ayant davantage de sens par les salariés, mais génèrera aussi des impacts positifs pour l'entreprise de façon plus large (les salariés seront plus engagés et leurs comportements plus conformes aux attentes.)

Quand le rite dérape

Les rites organisés par l'entreprise n'ont pas que du positif. La série du Monde ne manque d'ailleurs pas de mettre en avant le malaise de certains salariés confrontés à leur pot de départ : des discours bâclés ou insincères d'un chef, un décorum miteux. D'après le baromètre RH de UnitedHeroes et Opinionway, parmi les 85% de salariés dont l'entreprise organise des moments collectifs, 31% les perçoivent comme une perte de temps.

En réalité, dès lors qu'on intègre du "fun" dans le travail, les psychologues invitent à faire la différence entre le fun né des salariés et de leurs interactions, perçu comme authentique, et le fun organisé qui affiche des objectifs de cohésion ou de réduction du stress, mais peut être ressenti comme forcé et alimenter un cynisme chez les salariés.

Des moments sacrés dans une épidémie de solitude

L'attachement que nous mettons envers ces rites partagés s'observe aussi à l'aune du sentiment de solitude qui se diffuse dans la société. Gallup la mesure chaque année dans son Rapport sur le travail dans le monde : en 2026, un salarié sur cinq déclare éprouver beaucoup de solitude, un chiffre plus élevé pour les travailleurs entièrement à distance ou hybrides.

Une solitude qui déclenche un cercle vicieux au travail : les chercheurs Oczelik et Barade démontrent que le salarié souffrant de solitude devient moins accessible pour ses collègues, renforçant sa mise à l'écart.

Dans ce contexte, les rites sociaux au travail ne peuvent être réduits ni à un folklore sympathique, ni à un artifice utilisé par les entreprises. Mais plutôt comme un ciment à préserver, en créant les conditions favorables au bon déroulement de ces moments prisés.

Quelques bonnes pratiques à retenir :

  • Donner la main aux salariés pour l'organisation, pour préserver spontanéité et authenticité du moment, tout en s'impliquant sincèrement du côté de la hiérarchie
  • Créer des lieux propices à ces rendez-vous (espaces communs chaleureux, facilité à faire de la place pour les grands regroupements)
  • Intégrer aux "team buildings" des formats qui permettent aux salariés de parler des véritables sujets de l'entreprise, et non seulement du "fun"
  • Considérer les départs (offboardings) avec autant d'attention que les arrivées

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Camille Rabineau - Comme on travaille - camille@commeontravaille.fr

Camille Rabineau

Urbaniste, experte des nouveaux espaces de travail, je partage dans ma newsletter Work & the City des perspectives sur l'évolution du bureau, des modes de travail et leurs impacts sur la ville.

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